Diminine Germaine Mawama (germainemawama@gmail.com)  et Kwami Ossadzifo Wonyra (kwonyra@afrikact.com)

Un marché en mutation : enjeux de la ZLECAf pour le Togo

La Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAf) est une initiative majeure de l’Union Africaine visant à stimuler le commerce intra-africain et favoriser l’intégration économique du continent. Elle est aujourd’hui l’une des plus grandes zones de libre-échange au monde avec 54 États signataires et 41 ratifications (UA, 2023). Son objectif principal est l’élimination progressive des barrières tarifaires et non tarifaires afin d’encourager la croissance économique et l’industrialisation du continent.

Le Togo, qui a ratifié l’Accord en décembre 2018, est bien positionné pour tirer parti des opportunités offertes par la ZLECAf. Le pays est classé troisième en Afrique en termes de préparation derrière le Rwanda et le Kenya (AfroChampions, 2020). Grâce à ses infrastructures portuaires et à sa situation géographique stratégique, le Togo peut se positionner comme un hub commercial régional (Banque Africaine de Développement, 2021).

Cependant, le secteur privé togolais rencontre plusieurs défis qui limitent son intégration réussie dans la ZLECAf. D’abord, de nombreuses entreprises manquent de connaissance sur les modalités, opportunités et exigences de cet accord (CCIT, 2022). Ensuite, les contraintes logistiques et infrastructurelles constituent un frein majeur à la compétitivité des entreprises togolaises, avec un accès difficile aux financements et des coûts commerciaux élevés (Banque Mondiale, 2022). De plus, le Togo n’exploite pas encore pleinement les chaînes de valeur intra-africaines, limitant les échanges et la coopération avec d’autres pays africains (CNUCED, 2022).

Malgré ces défis, la ZLECAf représente une opportunité historique pour le Togo. Elle pourrait permettre d’accroître les exportations vers l’Afrique, d’attirer des investissements et de favoriser l’industrialisation locale. Pour maximiser ces bénéfices, une stratégie nationale adaptée est essentielle, impliquant une amélioration des infrastructures, un renforcement du financement des PME et une meilleure intégration des entreprises togolaises dans les réseaux commerciaux africains. Une collaboration entre l’État, le secteur privé et les partenaires internationaux sera déterminante pour assurer une transition réussie vers ce nouveau marché.

Les principaux défis du secteur privé togolais face à la ZLECAf

L’un des principaux défis du Togo dans la ZLECAf est de garantir que son secteur privé soit suffisamment compétitif pour tirer pleinement parti des nouvelles opportunités commerciales. L’accès élargi aux marchés africains peut favoriser la croissance des entreprises locales, mais seulement si elles sont capables de répondre aux exigences de qualité, de normes et de coûts compétitifs imposées par un environnement commercial plus ouvert.

Cependant, plusieurs questions demeurent : Les entreprises togolaises ont-elles connaissance de la ZLECAf et des opportunités qu’elle offre ? Quelles sont les principales contraintes qui freinent leur compétitivité ? Quelles stratégies peuvent être mises en place pour les renforcer et assurer leur intégration réussie dans cette Zone de libre-échange ?

Pourquoi le secteur privé togolais peine à s’intégrer à la ZLECAf ?

Le secteur privé togolais fait face à plusieurs obstacles qui compromettent son intégration dans la ZLECAf.

D’abord, le faible niveau de connaissance et de préparation des entreprises constitue une barrière majeure. Une enquête menée par la Chambre de Commerce et d’Industrie du Togo (CCIT, 2022) révèle que 60 % des PME togolaises ne maîtrisent pas les principes et les opportunités de la ZLECAf. Par ailleurs, nos enquêtes (questionnaire en ligne, juin 2024)révèlent que 39 (73.6%) des 53 répondants (entreprises exportatrices), jugent leur connaissance de la ZLECAf comme étant « Très faible » ou « Faible ». Cette méconnaissance limite la capacité des entreprises togolaises à tirer pleinement parti des opportunités offertes par la ZLECAf ; les empêche d’adapter leurs modèles d’affaires et leurs stratégies d’exportation.

Ensuite, les contraintes infrastructurelles et logistiques limitent la fluidité des échanges commerciaux. 43.4% des enquêtés (questionnaire en ligne, juin 2024) ont identifié le coût élevé de l’électricité et des services de télécommunications comme principaux obstacles à leur compétitivité dans la Zone. En outre, le déficit en infrastructures de transport, notamment hors du corridor portuaire de Lomé, ainsi que la complexité des procédures douanières, augmentent les coûts du commerce et réduisent la compétitivité des produits togolais (Banque Mondiale, 2022).

De plus, l’accès limité au financement constitue un frein important à la modernisation des entreprises (34% des enquêtés, questionnaire en ligne, juin 2024). Les PME togolaises peinent à obtenir des crédits pour améliorer leur productivité et développer leurs capacités d’exportation. Les taux d’intérêt élevés et les exigences strictes en matière de garanties financières restreignent les investissements nécessaires pour faire face à la concurrence régionale (BCEAO, 2023).

Enfin, le Togo n’est pas encore bien intégré dans les chaînes de valeur intra-africaines. Contrairement aux économies plus industrialisées comme le Maroc, le Nigeria ou l’Afrique du Sud, les entreprises togolaises restent concentrées sur des produits de base avec peu de transformation locale. Ce manque de diversification réduit leur capacité à saisir les opportunités offertes par la ZLECAf (CNUCED, 2022)

Quelles stratégies pour optimiser la participation du Togo à la ZLECAf ?

Pour renforcer la compétitivité du secteur privé togolais dans la ZLECAf, plusieurs stratégies doivent être mises en place.

  1. Renforcement des capacités et sensibilisation

Il est crucial de sensibiliser les entreprises togolaises aux opportunités et exigences de la ZLECAf. Des formations spécifiques sur l’exportation, la certification et la conformité aux normes doivent être mises en place. La digitalisation des entreprises doit être accélérée afin qu’elles puissent accéder plus facilement aux marchés régionaux et bénéficier des plateformes de commerce en ligne.

  • Amélioration des infrastructures et logistique

Le gouvernement togolais doit davantage investir dans l’amélioration des infrastructures logistiques. Notamment en contribuant à la réduction des coûts de l’électricité et des télécommunications ainsi qu’en modernisant les routes et les plateformes industrielles pour faciliter l’exportation. La simplification des procédures douanières et l’utilisation de plateformes électroniques de facilitation du commerce permettront de réduire les délais et les coûts pour les entreprises.

  • Accès au financement et incitations économiques

La création d’un fonds spécial ZLECAf dédié aux PME exportatrices permettrait de pallier les difficultés d’accès au financement. Des incitations fiscales doivent être mises en place pour encourager les investissements dans la transformation locale des matières premières et la production industrielle. L’intégration du Togo aux fonds d’ajustement de la ZLECAf facilitera l’accompagnement financier des entreprises locales.

  • Intégration dans les chaînes de valeur régionales

Le Togo doit renforcer ses partenariats stratégiques avec les autres pays membres de la ZLECAf pour intégrer les chaînes de valeur régionales. Le développement de clusters d’entreprises favorisera la coopération entre les secteurs privés togolais et africains, permettant une meilleure compétitivité. Il est aussi essentiel d’encourager la participation des entreprises togolaises aux réseaux commerciaux panafricains et aux plateformes d’échanges internationaux.

Vers une intégration réussie du Togo dans la ZLECAf

La ZLECAf représente une opportunité historique pour le Togo de renforcer son commerce intra-africain et d’accélérer son développement économique. Toutefois, pour éviter une marginalisation face à la concurrence régionale, il est essentiel de renforcer la compétitivité du secteur privé togolais à travers des investissements ciblés, une simplification des procédures commerciales et un important soutien financier aux PME.

Une action coordonnée entre le gouvernement, le secteur privé et les partenaires techniques et financiers est indispensable pour assurer une transition réussie vers ce nouveau cadre commercial et faire du Togo un acteur clé du commerce intra-africain.

Bibliographie

Banque Africaine de Développement (BAD). (2021). Rapport sur l’industrialisation en Afrique de l’Ouest. https://www.afdb.org

Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO). (2023). Rapport annuel sur l’accès au financement en Afrique de l’Ouest. https://www.bceao.int

Banque Mondiale. (2021). The African Continental Free Trade Area: Economic and Distributional Effects. Washington, DC: World Bank. https://www.worldbank.org

Banque Mondiale. (2022). Facilitation du commerce en Afrique: défis et opportunités. Washington, DC: World Bank.

Centre du Commerce International (CCI). (2023). Évaluation de la compétitivité du secteur privé en Afrique. Genève: ITC.

Chambre de Commerce et d’Industrie du Togo (CCIT). (2022). Enquête sur la préparation des PME togolaises à la ZLECAf. Lomé: CCIT.

Commission Économique pour l’Afrique (CEA). (2022). Le commerce intra-africain et les opportunités de la ZLECAf. Addis-Abeba: CEA.

Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement (CNUCED). (2022). Africa Trade Report. Genève: CNUCED.

Ministère du Commerce, de l’Artisanat et de la Consommation Locale (MCACL). (2020). Stratégie Nationale ZLECAf 2019-2024. Lomé: MCACL.

Organisation Mondiale du Commerce (OMC). (2023). Perspectives du commerce mondial en Afrique. Genève: OMC.

Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD). (2022). Rapport sur le développement humain et les opportunités économiques en Afrique. New York: PNUD.

Union Africaine (UA). (2023). Rapport de mise en œuvre de la ZLECAf. Addis-Abeba : UA.

Wonyra K. O., Bayale N. (2020). Assessing the potential effects of the AfCFTA on togolese economy : An application of partial equilibrium model. J Public Affairs. e2377. https://doi.org/10.1002/pa.2377

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *